samedi 23 novembre 2013

SOYEZ …



Dans la vie spirituelle, souvent deux attitudes, en apparence contradictoires, se complètent et assurent un juste équilibre. Par exemple, la fermeté et la douceur sont complémentaires. La fermeté sans la douceur devient facilement dureté et la douceur seule risque de devenir mollesse. 
Dans l’évangile, le Seigneur conseille d’être «prudents comme les serpents et simples comme les colombes.» (Mt 10,16) Cette simplicité a le sens de candeur, de pureté, de douceur, d’être sans artifice, sans dol. Etre malin (comme les serpents) est une traduction inadéquate. Le sens est plutôt : avisé, vigilant, fin.
«La prudence leur fera éviter les embûches, la simplicité les garantira du mal. Notre Seigneur leur donne pour exemple la finesse du serpent, parce qu’il cache sa tête dans les replis de son corps afin de mettre à couvert le siège de sa vie. Ainsi devons-nous sauver au péril de tout notre corps notre tête, qui est Jésus Christ, c’est-à-dire nous appliquer à conserver notre foi dans toute sa pureté dans toute son intégrité.» Saint Hilaire de Poitier
Juste avant, le Christ dit : «Voici, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups,» (Ibid., 16) ce qui donne tout le sens à ce qui suit : être prudent et simple. Le Seigneur nous a donné également l’exemple quand on voit comment il réagit en face de la ruse des Pharisiens et des Sadducéens. Combien de fois ils ont essayé de le piéger et chaque fois c’est Lui qui les a mis dans l’embarras. Par exemple, quand ils ont demandé d’où le baptême de Jean vient (Mt 21,25; Mc 11,30), à qui appartiendra la femme qui a eu sept maris (Mt 22,23-30).
Dans le monde actuel, ces deux qualités ou vertus nous sont nécessaires afin de n’être pas écrasés en face du mal qui a pris de l’ampleur, en attendant le jour où «Le loup habitera avec l’agneau,» (Is 11,6)
Cette simplicité de la colombe a servi à l’Esprit saint lors du baptême du Sauveur au Jourdain, quand l'Esprit est apparu sous la forme d’une colombe.
«La simplicité des colombes nous est révélée dans la forme sous laquelle l’Esprit saint a voulu paraître, et c’est en faisant allusion à cette vertu que l’Apôtre a dit : Soyez petits en malice.» Saint Jérôme.
Saint Jean Chrysostome dit : «De même que nous devons avoir la prudence du serpent pour éviter d’être blessés dans ce que nous avons de plus cher, ainsi devons-nous avoir la simplicité de la colombe pour ne pas opposer la vengeance à l’injustice qui nous est faite, et ne pas dresser aux autres de pernicieuses embûches.»
Donc être simple sans la prudence c’est être simplet, et prudent sans la simplicité, c’est être rusé.


archimandrite Cassien

dimanche 20 octobre 2013

Dormitions

Je viens d'apprendre que notre archevêque Nicolas vient de quitter cette vie pour une vie meilleure. Mémoire éternelle !
Le voici après sa dormition :



Le père Chrysanthe de Trikala, l'a précédé de quelques heures. 


Il est donc fort probable que j'aille en Grèce ces jours-ci.

Vôtre en Christ, 
archimandrite Cassien

jeudi 3 octobre 2013

CONSIDÉRATIONS



J’ai déjà dit, je répète et je persiste : les icônes byzantines sont peintes dans et pour l’Église. Je parle bien sûr de l’Église orthodoxe car dans les autres confessions, soi-disant chrétiennes, il n’y a tout au plus qu’une imagerie pieuse sans aucun fondement théologique. L’icône orthodoxe, par contre, a une base théologique, écrite avec du sang. L’iconoclasme a permis d’élaborer une théologie de l’icône très poussée.
L’icône fait partie d’un tout et s’harmonise avec tout l’édifice comme une pierre bien taillée. On n’a pas besoin de la retailler selon le goût du jour, sinon il n’en restera plus rien à la fin, comme on le voit dans les autres groupements chrétiens. On dit parfois que les icônes sont figées. Bien sûr toute l’Orthodoxie est figée si on suit les raisonnements de ses détracteurs. L’Orthodoxie pourtant est construite sur le roc et ce qui semble être figé n’est autre que la stabilité qui a su résister à travers les intempéries de l’histoire. Quand saint Siméon le Stylite se tenait immobile sur sa colonne, lors d’une intempérie glaciale, les gens en bas le croyaient mort. Pourtant il était ravi dans une vision de l’au-delà, et n’était, pour ainsi dire, plus de ce monde. L’Orthodoxie est dans ce monde mais n’est pas de ce monde. Elle a ses racines dans le ciel et il faut la regarder dans une perspective inversée comme parfois les bâtisses sur les icônes.
Les icônes ne sont jamais signées; tout au plus est parfois inscrit : «par la main d’un tel». C’est l’oeuvre de toute l’Église et l’iconographe n’est qu’un instrument qui exprime cette tradition qui s’est élaborée au cours des siècles, non sans souffrances, comme je dis plus haut. La même chose est valable aussi pour le chantre, le clergé, l’architecte, le théologien etc. Ils ne font que transmettre ce qu’ils ont reçu, c’est-à-dire le trésor sans prix de l’Orthodoxie. Pourtant chacun apporte sa contribution, donne un coup de marteau, jusqu’à ce que l'édifice soit achevé à la fin des temps. L’Église est toutefois déjà achevée et paradoxalement en construction, elle est toujours jeune et vieille à la fois, une jeune vierge au cheveux gris.
Une vielle icône est généralement abîmée, ternie et cependant pleine de grâce, à l’image de toute l’Orthodoxie ou du Crucifié dont le prophète a dit : «J’ai été seul à fouler au pressoir, … leur sang a jailli sur mes vêtements, et j’ai souillé tous mes habits.» (Is 63,3) Si l’icône est abîmée par la vénération, la suie, elle, a sanctifié des multitudes de fidèles qui ont prié devant elle au cours des siècles ; elle accomplit sa tâche, pour ainsi dire, pour l’édification de l’Église.
Si chacun de nous se sacrifie également pour l’Église alors il entendra se dire un jour : «Celui qui vaincra, je ferai de lui une colonne dans le temple de mon Dieu, et il n’en sortira plus; j’écrirai sur lui le nom de mon Dieu, et le nom de la ville de mon Dieu, de la nouvelle Jérusalem qui descend du ciel d’auprès de mon Dieu, et mon nom nouveau.» (Apo 3,12)

Archimandrite Cassien


dimanche 22 septembre 2013

ÉMU DE COMPASSION



   Pour ne pas enfouir mon talent, je me force de le faire fructifier, en écrivant quelques lignes,  pour ne pas entendre un jour le Maître me dire : «méchant serviteur …» (Lc 19,22)
   J'ai pensé plusieurs fois, ces jours-ci, au passage de l’évangile du bon Samaritain, où il est dit : «…fut ému de compassion.» (Lc 10,33) Qu’est-ce à dire : être ému de compassion ? Pourquoi le prêtre et le lévite ne furent-ils pas émus également ? Qu’est-ce que la compassion ? Autant de questions auxquelles il faudra répondre.
   Le mot compassion, compatir, compatissant  veut bien dire souffrir avec, faire sien les souffrances d’autrui. Le contraire de la compassion c’est un coeur dur et insensible qui ne s’intéresse que par curiosité aux souffrance du prochain qui succombe sur le chemin de la vie. C’est donc un sentiment, la compassion, qui est inhérent à notre nature, et non surajouté, mais que le péché a estropié, étouffé.
   Evidemment nous ne pouvons pas soulager toute la souffrance du monde, mais presser le pas, comme ce prêtre et lévite qui allaient probablement accomplir leur service au Temple, c’est mettre le secondaire à la place de l'essentiel. Ne serons-nous pas jugés sur la compassion que nous avons eu avec le prochain qui a eu faim et soif, qui était nu, malade, en prison ?
   Le Christ «voyant la foule, ... fut ému de compassion pour elle, parce qu’elle était languissante et abattue, comme des brebis qui n’ont point de berger.» (Mt 9,36). Plusieurs fois l’évangile dit du Christ qu’il fut «ému de compassion» (Mt 14,14; 15,32; 20,34; Mc 1,41; 9,22; Lc 7,13 etc)
   Du père du fils prodigue il est dit également : «Comme il (le fils) était encore loin, son père le vit et fut ému de compassion, il courut se jeter à son cou et le baisa.» Le père aurait pu lui faire des reproches pour avoir dissipé l’héritage et aurait pu agir comme le fils ainé, qui ne pensait qu’au matériel. Pourtant un coeur plein de compassion ne raisonne pas ainsi et essaie de couvrir les faiblesse d’autrui, songeant à ses propres faiblesses.
   Être ému (de compassion) suppose un coeur sensible (non sentimental) qui compatit même avec la souffrance des animaux, comme on voit souvent dans la vie des saints. Rester indifférent, c’est le signe d’un coeur égoïste qui est replié sur lui-même. Être juste curieux devant la souffrance en face, revient au même.
   Je sais, par expérience, que ce n’est pas facile de remplacer cette dureté de notre coeur par la compassion. C’est une tâche pour toute notre vie, et ces mots «être ému de compassion», gravitent autour de l’essentiel et si nous ne réussissons pas, cela veut dire que nous manquons l’essentiel dans la vie.
   La compassion peut s’exprimer de différentes manières : une aide matériel, une bonne parole, une prière. Si nous ne pouvons pas aider matériellement, si une parole est difficile, une prière est toujours possible en face de la souffrance et Celui que nous prions, «le Seigneur plein de miséricorde et de compassion,» (Jac 5,11) et dont les moyens sont inépuisables, saura intervenir.

Archimandrite Cassien

«En venant sur la terre, le Seigneur s’est fait notre prochain par la sincère compassion qu’il nous porte, et notre voisin par la miséricorde dont il nous comble.» saint Ambroise de Milan

samedi 14 septembre 2013

HOMÉLIE POUR LE 12e DIMANCHE DE MATTHIEU


Lecture du saint Évangile selon Matthieu (19,16-26)

En ce temps-là, un homme s'approcha de Jésus et lui dit : Bon Maître, que dois-je faire de bon pour posséder la vie éternelle ? Jésus répondit : Pourquoi dis-tu que je suis bon ? Nul n'est bon que Dieu seul ! Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. – Lesquels ? lui dit-il. – Eh bien, reprit Jésus : «Tu ne tueras pas, tu ne commettras pas d'adultère, tu ne voleras pas, tu ne porteras pas de faux témoignage, honore ton père et ta mère» et tu aimeras ton prochain comme toi-même.» Le jeune homme lui dit : Tout cela, je l'ai observé dès ma jeunesse; que me manque-t-il encore ? Jésus lui dit : Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel; puis viens, et suis-moi ! Quand il entendit ces paroles, le jeune homme s'en alla contristé, car il avait de grands biens. Jésus dit alors à ses disciples : En vérité je vous le dis, il sera difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux. Oui, je vous le répète, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu ! A ces mots les disciples furent très étonnés et demandèrent : Qui donc peut être sauvé ? Jésus les regarda et leur dit : C'est impossible pour les hommes, mais tout est possible pour Dieu.

Mes chers, essayons de décortiquer un peu ce dialogue, entre le Christ et ce jeune homme, que nous venons d’entendre.
Ce jeune homme posa la question : «Que dois-je faire de bon pour posséder la vie éternelle ?» Cette même question un docteur de la loi la posa également. (cf. Lc 10,25) Au jeune homme, Jésus dit d’observer la Loi. Par contre, au docteur de la loi, qui était sensé bien connaître la Loi, le Seigneur posa la question : «Qu’est-il écrit dans la Loi, qu’y lis-tu ?» Chaque fois le Seigneur s’adapta à son interlocuteur, selon les dispositions et selon la connaissance de celui-ci.
Ce jeune homme considérait Jésus comme un docteur de la Loi et non comme Dieu. C’est pour cela que le Seigneur lui dit : «Pourquoi dis-tu que je suis bon ? Nul n'est bon que Dieu seul !»
Dès sa jeunesse, ce jeune homme observait la Loi mais il sentait que quelque chose lui manquait encore, que la perfection ne consiste pas à ne pas faire ceci ou cela mais qu’elle doit consister en quelque chose de plus positif. Le docteur de la Loi a bien répondu en disant : «Tu aimeras …» et le Seigneur lui dit «Tu as bien répondu.»
Avoir «de grands biens» et ne pas faire le mal, c’est insuffisant. Ce n’est pas la perfection évangélique, qui consiste à faire de grands biens et pas seulement d’en avoir. «Donne-le aux pauvres», ces grands biens, soit miséricordieux, généreux et charitable ! Donnes-en aux pauvres – selon la disposition du coeur –, est demandé à chaque chrétien, et selon cette générosité on sera récompensé dans l’autre vie. Au jeune homme riche pourtant le Seigneur ne dit pas : Donnes-en, mais donne-le, c’est-à-dire donne tout. «Si tu veux,» donc un conseil et non une obligation. Etre charitable envers le prochain, c’est une obligation et nous seront jugés sur cela : «J’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger,» (Mt 25,42) etc. Etre parfait, nous est conseillé. «Soyez donc parfait comme votre Père est céleste.» (Mt 5,48) Dieu nous le demande mais ne nous y oblige pas. Pour «entrer dans la vie», il suffit d’observer les commandements, mais pour être parfait, il nous est demandé de nous séparer des richesses terrestres, non qu’elles soient mauvaises en eux-mêmes mais à cause de notre faiblesse morale. Quand nous seront arrivés au niveau spirituel de l’apôtre Paul, alors nous pourrons dire aussi : «Je sais vivre dans l’humiliation, et je sais vivre dans l’abondance. En tout et partout j’ai appris à être rassasié et à avoir faim, à être dans l’abondance et à être dans la disette. Je puis tout par celui qui me fortifie.» (Phil 4,12-13) Pour y arriver, il faut passer par le sacrifice, car notre coeur est attaché à ces richesses et la tristesse nous accable dès que nous en perdons quelque chose, comme ce jeune homme riche. Y arriver sans le renoncement est «impossible pour les hommes», comme dit l’évangile et seule la Miséricorde de Dieu peut y suppléer. C’est pour cela qu'au Dernier Jugement, seule cette Miséricorde peut nous sauver, si nous ne sommes pas arrivés à la perfection ici-bas, qui demande également l’aide de Dieu. Encore une fois, ce n’est pas la richesse en elle-même qui est une entrave mais notre attachement passionnel, notre coeur vicié.
«Puis viens, et suis-moi,» dit le Seigneur au jeune homme, comme aux apôtres. «Jésus vit un homme assis au lieu des péages, et qui s’appelait Matthieu. Il lui dit : Suis-moi !» (Mt 9,9) Il nous est demandé, à notre tour, de suivre spirituellement le Christ, et cela suppose de porter la croix, qui consiste au renoncement à nos passions, que le renoncement matériel facilite, et, que la richesse entrave, comme nous venons de dire.
Je m’explique un peu maladroitement sur ces choses si simples, mais votre sagacité saura saisir ce que je veux dire.

Archimandrite Cassien


N'avez-vous pas le courage de rester vierge, il vous est permis de vous marier. 
Ne pouvez-vous vous priver de toute fortune, il vous est permis de la garder, 
pourvu que vous en fassiez part aux pauvres.

Saint Jean Chrysostome (homélie 2 sur l’épître aux Philippiens)

samedi 7 septembre 2013

HOMÉLIE SUR LE 11e DIMANCHE DE MATTHIEU



«Le Seigneur dit cette parabole : Le royaume des cieux est semblable à un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs. L'opération commencée, on lui amena un homme qui lui devait dix mille talents. Comme il n’avait pas de quoi payer, son maître ordonna qu’on le vendît, lui, sa femme, ses enfants et tout ce qu'il avait, pour acquitter sa dette. Le serviteur, se jetant à ses pieds, le conjurait en disant : Seigneur, aie patience envers moi et je te paierai tout. Touché de compassion, le maître de ce serviteur le relâcha et lui fit remise de sa dette. Le serviteur, à peine sorti, rencontra un de ses compagnons, qui lui devait cent deniers. Le saisissant à la gorge, il l'étouffait en disant : Paie ce que tu dois ! Son compagnon, se jetant à ses pieds, le conjurait en disant : Aie patience envers moi et je te paierai tout. Mais lui, sans vouloir l'entendre, s'en alla et le fit mettre en prison jusqu'à ce qu'il payât ce qu'il devait. Voyant cela, les autres serviteurs en furent tout contristés, et ils vinrent raconter à leur maître ce qui s'était passé. Alors le maître l'appela et lui dit : Serviteur méchant, je t'avais remis toute ta dette, parce que tu m'en avais supplié. Ne devais-tu pas avoir pitié de ton compagnon, comme j'ai eu pitié de toi ? Et son maître irrité le livra aux exécuteurs, jusqu'à ce qu'il eût payé tout ce qu'il devait. Ainsi vous traitera mon Père céleste, si chacun de vous ne pardonne à son frère du fond de son cœur.» (Matthieu 18,23-35)

«Le royaume des cieux est semblable». Semblable ne veut pas dire égal, car il reste toujours des différences entre la parabole et la réalité visée, – le Royaume de Dieu. Le Seigneur se sert souvent des paraboles car «afin de graver plus facilement dans l’esprit des auditeurs, à l’aide de comparaisons et d’exemples, le précepte qu’ils ne pourraient retenir s’il était présenté dans sa simplicité.» (Saint Jérôme)
Ce roi du parabole est l’image du Seigneur, le Roi des rois. Les royaumes terrestres ne sont qu’un pâle reflet de son Royaume qu’il a «promis à ceux qui l’aiment.» (Jac 2,5)
Ce roi voulut «régler ses comptes avec ses serviteurs». Ces serviteurs ne sont rien d’autres que nous, les pauvres pécheurs, qui manquons sans cesse à nos devoirs et qui dilapidons nos talents qui nous sont octroyés afin de le fructifier, comme un autre parabole indique bien. Nous sommes libres dans cette vie, de faire avec ce que Dieu nous a donné – notre corps et notre âme, la nature – mais cela ne reste pas sans conséquence, si nous transgressons les lois qu’Il nous a donné pour notre bien.
Un de ces dons c’est la miséricorde et l’amour du prochain qui sont visées dans ce parabole. Si nous ne nous servons pas de ces grâces et n’ayons que mépris, dureté et indifférence envers le prochain, le prix en sera bien cher car le Seigneur nous traitera de même dès cette vie et éternellement dans l’autre. 
Offenser un roi est mille fois plus grave que offenser un compagnons, un co-serviteur c’est-à-dire notre prochain, c’est pour cela la différence des sommes de la parabole : dix mille talents et cent deniers. Dans d’autres termes, les péchés que nous commettons envers Dieu et le tort que le prochain nous a fait sont sans comparaison.
La parabole gravit autour du pardon. Il nous est demandé de pardonner, non seulement des lèvres mais «du fond de son cœur.»
«Voyez l’excès de l’amour de Dieu : le serviteur demande un simple délai; son maître lui accorde bien plus qu’il ne demande : il lui fait remise entière et absolue de tout ce qu’il lui devait.» Saint Jean Chrysostome. (hom. 61) «Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux,» dit l’évangile (Lc 6,36)
Est-ce que nous aurons jamais la possibilité de rendre ce que Dieu nous a donné ? Bien moins encore que ce serviteur ingrate. Si pourtant nous pardonnons «aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi.» (Mt 6,14) Donc rien de plus facile que de régler nos dettes : pardonnons et il nous sera pardonné. C’est cela le principal message de ce dimanche.
Nous exigeons un compte exacte du prochain. Où est la compassion, l’indulgence et la générosité ? N’existent-t-il pas mille circonstances atténuantes à invoquer : fatigue, malentendu, chagrin, souffrance etc. Nous de notre côté, nous voulons toujours que Dieu et le prochain nous pardonnent. 
Quoi dire de plus sur cette parabole dont le message est si simple et sans équivoque ? Il n’y a pas «oui mais.» Notre liberté est sans entraves pour pardonner.

Archimandrite Cassien

dimanche 28 juillet 2013

DÎMES ET PRÉMICES


Vu mon devoir de prêcher la bonne parole, et vu la disette actuelle de cette bonne parole, je me force, une fois de plus, à écrire quelques mots, comptant sur votre indulgence. On prêche certes encore la bonne parole, mais à la façon des faux prophètes qui ne parlent que de paix et de sécurité.
Dans l’évangile, il est par deux fois question de l’impôt (tribut). Une fois, les hérodiens demandèrent au Christ, pour l’éprouver, s’il fallait payer le tribut à Cesar ou non. Connaissant leur fourberie, le Seigneur leur répliqua : «Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.» (Mt 22,21)
Puisque le chrétien a un pied sur terre et l’autre au ciel, – sa vraie patrie, – il doit s’occuper aussi de ce qui est terrestre : suivre l’école, gagner son pain à la sueur de son front, payer l’impôt et le reste. Il est dans ce monde même s’il n’est pas de ce monde.
  Lorsque vous entendez le Sauveur déclarer qu’il faut rendre à César ce qui est à César, comprenez qu’il n’a voulu parler que de ce qui ne peut nuire en rien à la religion, car, s’il en était autrement, ce ne serait plus le tribut de César, mais le tribut du démon. Pour leur ôter ensuite tout prétexte de dire : Vous nous soumettez donc tout entier à la puissance des hommes, il ajoute : «Et à Dieu ce qui est à Dieu.» Saint Jean Chrysostome. (hom. 70)
Une autre fois, on demanda au Christ de payer l’impôt. Pour ne pas scandaliser, le Maître fit payer l’impôt bien que cet impôt ne soit dû que par les étrangers. (cf. Mt 17,24-27).
L’apôtre Paul parle dans le même sens : «Il est donc nécessaire d’être soumis, non seulement par crainte de la punition, mais encore par motif de conscience. C’est aussi pour cela que vous payez les impôts. Car les magistrats sont des ministres de Dieu entièrement appliqués à cette fonction. Rendez à tous ce qui leur est dû : l’impôt à qui vous devez l’impôt, le tribut à qui vous devez le tribut, la crainte à qui vous devez la crainte, l’honneur à qui vous devez l’honneur.» (Rom 13,5-7)
Dans l’Ancien Testament, les Juifs devaient déjà payer l’impôt chaque fois qu’ils étaient dominés par une puissance étrangère. (voir Ez 4,20 et 7,24). Quand le peuple juif était libre et vivait sous la Théocratie, il offrait la dîme et les prémices. (la dîme c’est le dixième du revenue et les prémices les premiers fruits de la récolte). Déjà Abraham offrait à Melchisédek la dîme : «Et Abram lui donna la dîme de tout.» (Gen 14,18)
Abel et Caïn offraient les prémices de leur travail au Seigneur (Gen 4,4). Pourtant l’offrande de Caïn, qui n’était pas pur, fut rejetée par Dieu. 
Nos prémices spirituels, par exemple, la prière du matin. Si elle n’est pas sans tache et sans tare, mais faite seulement marginalement, à la hâte, pour ainsi dire par contrainte, parce qu’il faut le faire, sera rejetée également. Et si nous ne donnons ce qui reste au Seigneur, – s’il en reste,– je crains que cela ne sera pas agréable au Seigneur non plus, comme le sacrifice de Caïn. Voilà la leçon à tirer de tout ce que je viens de dire. 
Une autre fois je parlerai peut-être de la piété, qui est soeur de la crainte de Dieu, qui est, elle, fille de la foi.

Archimandrite Cassien

samedi 6 juillet 2013

REFLEXIONS


A bâtons rompus, je livre quelques réflexions qui me viennent à l’esprit, réflexions qui ne sont pas fortuites mais peut-être les seules qui comptent dans cette vie, ou au moins les plus importantes. 

«Quand vous entrez dans une hôtellerie, vous occupez-vous de l'embellir, je vous le demande ? Nullement; vous mangez, vous buvez, puis vous reprenez votre voyage. Ici-bas, c'est l'hôtellerie. Nous y sommes entrés, le temps de la vie s'achève; tâchons d'en sortir avec une légitime espérance, ne laissons rien derrière nous, ce serait une perte pour l'avenir.» (saint Jean Chrysostome, seconde homélie sur Eutrope)

Pour toi, qui te hâtes vers la patrie céleste,… (Règle de saint Benoît, chapitre 73). Dans cette image nous voyons le voyageur qui presse ses pas afin d’arriver dans la ville avant que les portes ne se ferment à la tombée de la nuit. Aujourd’hui cette image est dépassée car les villes n’ont plus de portes qui se ferment le soir; seuls nos monastères ferment encore au coucher du soleil. Dans notre vie c’est bien pire encore car nous ne savons quand notre pèlerinage s’achève et la mort nous surprendra. Nous ne sommes donc pas seulement passagers dans cette vie terrestre, mais il faudra aussi se hâter.
Il y a aussi l’image du voyageur qui a chargé son sac à dos plein de victuailles, et au fur et mesure qu’il avance, le sac se vide. Ainsi tous nos rêves s’évanouissent avec l’âge, comme un brouillard, quand nous arriverons au terme de notre vie. Les forces s'épuisent et les maladies s’installent, tel ce voyageur qui arrive épuisé à la fin de son parcours. Et qu’est-ce que nous amènerons finalement avec nous dans l’autre vie ? Maisons, argent, diplômes ? Rien ! Il faudra même quitter nos proches. L’évangile dit : «Insensé, ces choses que tu as préparées, pour qui seront-elles ? Cette nuit même, on va te redemander ton âme.» (Lc 12,20)
Qu’est-ce que nous pouvons finalement amener dans l’autre vie ? Ne sont-ce pas les fruits de nos bonnes oeuvres (prières, aumône, jeûne etc.); dans d’autres termes une âme ornée des vertus ?
Tel le voyageur qui voit défiler le paysage, ainsi nos problèmes d’aujourd’hui dans peu auront perdu de leur importance et auront fait place à d’autres. Ainsi sera toute notre vie ici-bas. Pourtant à travers ces problèmes il faudra avancer spirituellement et ce sont eux précisément qui devraient nous aider au lieu d’être cause d’obstacles. À nous de voir qu’ils soient tombe ou trésor, perte ou gain. Ils nous aiguillonnent afin de nous faire avancer et à empêcher de nous installer dans cette vie.
Est-ce qu’on construit une maison sans faire d’abord un plan, envisager les dépenses, les possibilités etc. ? Dans notre vie il faudra faire de même et tout faire concorder vers le but final. Est-ce qu’on construit un mur qui ne s’accorde pas avec l’ensemble de la construction ? Mêmement il faut que tout dans notre vie concoure, s’harmonise avec l’ensemble, le but final. 
Dans l’iconographie, souvent les bâtisses sont alogiques si on regarde d’un point de vue purement matériel, mais si on regarde de l’autre côté, du côté divin, tout a un sens et s’harmonise. Dans notre vie, c’est la même chose : ce qui semble n’avoir pas de sens, être négatif, vu du côté de de la foi trouve son plein sens.
Je termine ces réflexions, «car l'important n'est pas que je vous dise beaucoup de choses, mais que vous reteniez ce que je vous dis.» (Saint Jean Chrysostome, homélie sur la Génèse 13)
Archimandrite Cassien